La Cité-Lettre | numéro 6

SCARADIBOCCHIOSEGNO

Figure vivante exquise  – Dessiner un mot qui entremêle les lettres du gribouillage (scarabocchio) et du dessin (disegno) pour annoncer d’emblée la couleur ample – et non franche – des mélanges.

UN THEME 

Figures de la recherche

Les gestes de la pensée

Discours, récit, vision du monde, révélation de ce que je ne vois pas et qui transforme ma manière d’être au monde, source de lectures inépuisables, d’exaltation, d’admiration, les œuvres d’art, musique, peinture, littérature,… restent mystérieuses, à distance, y compris et peut-être surtout les plus intimes parmi elles.

Quelque chose des états de leur fabrication, vibrants bien qu’invisibles, renouvelle sans cesse leur souffle, les mettant, précisément, hors de portée.

Qu’en est-il alors du travail de l’essai, de l’exercice, du brouillon et du gribouillage sur le chemin parfois de la conception de ces visions du monde ?

Est-il  détour, détournement, déconstruction, exercices d’assouplissement du corps, laisser-tracer de l’inconscient élargissant toute forme d’écriture ?

Circularité de la saturation – dissolution de l’espace

Dans ce remplissage de tout l’espace disponible, celui de la feuille, ou non disponible au sens de non dédié au dessin (tel des murs, des livres…), cet « outre-espace » est un à-côté plus que l’esquisse, qui est un au-dessous du tracé. Mieux, il y  a là a contrario quelque chose émergeant au-dessus et au-delà de tout, qui, par essence déborde, explose toute limite, comme un refus de l’espace.

Eugène Delacroix | « Cahiers de classe », 8e cahier, 1815 Paris, Institut national d’histoire de l’art (extrait du catalogue)

Mettre au cœur ce qui n’est pas montré, ce qui sort du cadre, de ce qui est exposé après incision ou recouvrement du trop-plein, et tenter de dire combien l’œuvre picturale, admirée, offerte dans son autorité artistique renvoie mille détours, doutes et tourments.

Elle ne peut faire sens, compter, toucher, se renouveler et se révéler diverse et profonde, au long des époques, de leurs regards, que par cet acte fou du gribouillage, de la mise en question, en pièces, en destruction parfois, de ce qui fait loi, est établi, ordonné.

Du reste ce n’est sans doute pas un hasard que se côtoient ces mises en désordre des lignes et  ces traits des puissants sous leur caricature.

On admire une œuvre figurative pour ses proportions, son sens de l’espace. La puissance  créée par des « gestes exploratoires » dans l’unité d’un feuillet est de mêler toutes les échelles, de disproportionner le travail du regard sommé de tenter d’approcher une pensée, qui invente sans séparer le détail et les ensembles, le dessin des cadrages et celui des corps.

Michel-Ange et Atelier | Croquis de figures en mouvement, profil, oreille, jambe, diagramme, v. 1527, Florence, Archivio Buonarroti (extrait du catalogue)

Dessins téléphonés

Ce que révèle la découverte d’une «indatabilité» immédiate des gribouillages, où ce qui fut gribouillé au XIIe siècle entretient avec ce qui pourrait l’avoir été il y a 10 minutes une confondante ressemblance. Ainsi, de dessins, graffiti, trouvés dans les marges d’un missel datant du Moyen Âge.

Anonyme | Dans la marge du Missale ad usum Bellovacensis monasterii, ms 95, XIIe siècle, Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève (extrait du catalogue)

Le fait que les gribouillages soient atemporels, expression plastique de la parenthèse parfaite, puisque sous la main, dans le souffle de celui qui écrit, peint, compose mais hors de la ligne en cours, visée, tendue vers un but, inscrit aussi, chacun de nous, dans un hors champ et un hors temps.

Les œuvres, répertoriées, exposées, connues et reconnues , même les plus avant-gardistes d’entre elles, les plus en rupture de convention avec leur contemporanéité respective, ont cela en commun d’être des signes du temps, des références, par de multiples aspects.

Elles sont en dialogue avec un milieu, un monde qui voit factuellement (même s’il est sourd ou aveugle à leur puissance, leur impact) leur advenue en même temps qu’elles sont porteuses de dialogues, non tracés d’avance, qui s’écrivent dans le hasard de réminiscences futures, d’inconnus à naître.

UN LIEU 

Roma 2022 Villa Medici

Paris 2023 Beaux-Arts

Apprendre et (se)déprendre, un mouvement continu

Par le rapprochement d’objets et d’objectifs très divers, les définitions et limites de l’esquisse précédant l’œuvre ou le chef d’œuvre et l’ouvrage de gribouillage, en français – scarabocchio en italien, doodle en anglais -, restent précisément ouvertes.

Ce sont les ratures, les tâches et celles aussi des effacements qui forment une part émouvante du visible.

Pierre Alechinsky

C’est le pari de la très stimulante proposition d’exposition, «Gribouillage. De Léonard de Vinci a Cy Twombly», conçu par deux historiennes de l’art, Francesca Alberti et Diane H. Bodart. L’exposition s’est tenue en deux parties et en deux lieux ; l’une à Rome (Villa Medici) en 2022, l’autre à Paris (Beaux-Arts) en 2023.

Retours sur les traces – Détourner c’est interroger

Ce qui m’a emportée est l’idée d’une exposition qui rendait visible l’étude, l’invisible, la recherche, ce qui n’est pas couramment montré  dans une exposition, comme œuvre. Ici, devient central ce qui est aussi la chair du labeur des opérations infiniment labyrinthiques, tortueuses, angoissantes de confusions et d’impasses par lesquelles passe le processus d’œuvre et que feignent d’ignorer le plus souvent les expositions, focalisées sur l’exaltation d’œuvres finies, définitives dans leur majesté durable.

Choisir ce thème de « contre-exposition » comme de contrechamp, en quelque manière, dans des lieux de résidence et d’apprentissage artistique n’a rien d’hasardeux. Je le salue avec enthousiasme et reconnaissance.

Inventer des marges

Retrouver partout où c’est possible l’enfance dans l’art… de défaire, de déplaire à la vitesse de l’éclair.

Giacomo Balla | Esquisse de Fallimento, 1902, Rome, Collection particulière (extrait du catalogue)

Nous déambulons alors dans la caverne des esprits, au milieu de traces ténues, sur ses diverses parois.

Dans des continuités imaginaires entre l’intérieur et l’extérieur, le temps et les mémoires vont effacer, recouvrir ; les bouleversements tectoniques de l’histoire vont refermer les voies de pénétration.

Gribouillez ! Une invitation au tissage

Inviter à prendre le temps de (se) défaire, ou de faire sans but connu, s’il demeure au cœur de toute pratique créative, pourrait dans une société pressée d’être pressée, être un bel exercice de ressourcement.

Annibal Carrache | Matrice en cuivre de l’estampe de la Vierge allaitant l’Enfant; v.1587, Verso : Hachures et une tête voilée. Rome, Istituto centrale per la grafica (extrait du catalogue)

Quelle en seraient les conditions ? Le droit à la pratique ! Être, se savoir être dans l’exercice de la participation à une pratique. Abolir la frontière entre penser et faire, concevoir et produire. puisque c’est en faisant que l’on pense, en produisant que l’on conçoit, que penser est une action concrète et que fabriquer, produire est penser, autant que l’on se donne l’objectif de la réflexivité comme un agent de la transmission, de l’apprentissage.

Les significations respectives des mots « apprendre » et « appréhender » renvoient aux caractères sensible et tactile des savoirs, des réflexions.

La main laisse courir l’esprit

Le gribouillage est offert et révélé dans son désordre essentiel.

Par-delà le gribouillage, sont comme exfiltrés de leurs territoires trop familiers, nos regards, nos perceptions, et exposés à la mise en suspens de leur pré-jugé comme de leur cécité.

Composer une exposition avec ce qui n’est pas d’emblée une suite d’objets dont c’est la destination (tableaux, sculptures…) renvoie à une posture par définition curieuse, expérimentale et critique qui rompt avec l’usage hérité, entendu, habituel des vues et des regards.

UNE OEUVRE

Exposer l’invisible

Des regardés et des regardants

Le gribouillage est fait dans l’obscur, pour demeurer obscur. Sommes-nous capables de le considérer comme tel, exposé dans un musée ? Désirons-nous agrandir notre vision de ce supplément de percées sur l’imaginaire qu’offrent ces «images» ?

Le gribouillage est-il, plus que le revers (les revers ?…), le négatif de l’œuvre ? N’est-il pas une «anti-œuvre», comme l’on dirait une antiphrase, étant entendu que celle-ci n’est pas le contraire du langage, de l’écriture mais en procède.

Le gribouillage serait-il aussi un sous-texte, une didascalie de l’œuvre officielle, connue et reconnue ?

L’exposition s’affronte aux deux mouvements contraires, du récréatif, rhapsodique, grotesque, caché, invisible, intime, et, du répertorié, muséifié, transmis, enseigné. Elle rend compte de leur polysémie au visiteur.

S’agit-il pour autant de dévoiler des secrets ? Pas vraiment et certainement pas de façon racoleuse ou anecdotique sur la vie de tel ou telle.

Il s’agit de porter l’attention vers ce qui est là sans être regardé ;  l’objet d’attention, ce qui est montré, devient le mis en vue de ce qui n’a pas été exposé, de ce qui a  été caché par le temps, les manipulations des mises en exposition, accrochages, mises en scène du regard vers l’objet principal, destiné, commandé, achevé.

Ainsi, l’exposition du revers de la toile, du support du tableau révélant le gribouillage, ou encore celle des supports martelés des plaques de la gravure sont parmi les exemples les plus saisissants proposés.

La proposition d’une autonomie du gribouillage puise son énergie des œuvres contemporaines qui font de la marge, de l’exercice manuel, du brouillon le sujet central. L’intérêt de cet agir est qu’il déstabilise la notion même d’intention, de conception mentale, abstraite comme précédant nécessairement la réalisation, la production de l’œuvre.

Chronique d’une dissonance – L’esprit court après la main

 

Ecriture automatique, surréalisme, psychanalyse, écritures sous psychotropes, deviennent les références cruciales d’une série de correspondances « a-chroniques », nécessairement inédites, se faisant elles-mêmes expérimentations, entre les époques de production, les modes de penser et de créer.

J’évoque pour finir sans conclure trois lignes d’intérêt des circulations :

  • dans chaque œuvre, en la diffractant de ses différentes directions, ses contradictions devenues invisibles qui continuent à laisser ouvert le processus créatif constitué à la fois d’une œuvre achevée telle que livrée par son créateur, et en suspens ;
  • entre les œuvres, véritable processus créatif du chercheur, de celui qui scrute et manipule de nouveaux montages, de nouvelles révélations de sens possibles, de correspondances ;
  • de la pratique libre de chacun de tracer, gribouiller, barbariser les langages techniques pour raffiner son regard, son rapport aux représentations du monde, expérimenter le caractère, fragile, imprécis, vibrionnant, rétif, aux limites de l’artisanat, du gribouillage, face à la puissance de frappe massive des images si nombreuses, immédiates et lisses d’aujourd’hui.

 

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