La Cité-Lettre | numéro 5

Porte de l'appartement de Giacomo Balla via Oslavia à Rome

UN THÈME 

Le présent d’un Futuriste

Exposition

La particularité de la manifestation proposée en 2021 par le MAXXI à Rome, Musée national des arts du XXIème siècle, aura été de lier la «réouverture»  d’une maison-atelier (de Giacomo Balla via Oslavia, visitable sur réservation en petit groupe) à une exposition et à un cycle de conférences sur le Futurisme. Réouverture, puisque c’était une pratique inaugurée par l’artiste que d’ouvrir au public son antre-atelier dès les années 20, pour démultiplier les occasions de rencontres, de hasard, d’impromptus, manière dans l’art Futuriste.

L’exposition rassemble des œuvres d’artistes contemporains, inspirés par Giacomo Balla, et la visite de la maison est tellement inspirante qu’elle immerge dans une pensée vivante de la création.

Hors cadre

La maison fût longtemps cachée, délaissée, Elle est aujourd’hui révélée et visible. Dans l’exposition du MAXXI, le petit film de Bekâ et Lemoine,  constitue un premier « contact » avec l’appartement de la via Oslavia.

Balla, Futuriste romain

La visite à Rome de la dernière maison-atelier de Giacomo Balla, désormais ouverte au public, a ravivé mon admiration ancienne pour le mouvement futuriste.

Les Futuristes ont écrit sur la peinture, le mouvement, la vitesse, les villes, le cinéma, la musique, l’architecture, la typographie, les vêtements, brouillant à dessein les frontières disciplinaires, transgressant les limites.

Ils ont conçu et signé seul ou en groupes à géométrie variable, sur plusieurs décennies des dizaines de Manifestes, attestant d’une fulgurance durable d’idées, d’intuitions, d’intentions programmatiques inspirantes. Bondissant d’un matériau, d’un support à l’autre, cherchant toujours. Ils ont passé leur vie à tisser théories et pratiques.

"Le Lampadaire" peint en1909, représente la lumière colorée du néon éblouit tout le cadre et parvient à donner l'impression du mouvement des particules

Bain de jouvence européen

Par cette expérience de la maison, le Futurisme est reçu comme contemporain à nous-même. Il l’a été aussi d’autres mouvements des premières décennies du XXème siècle : Arts and Crafts anglais, Art Nouveau français, De Stijl hollandais, Jugendstil allemand, Wiener Werkstätte et sécessionnistes autrichiens, dont les limites et les caractéristiques sont figées, a posteriori, par l’histoire de l’art.

Ils sont l’Europe et dans leur singularité attentive aux lieux, se vivent pourtant hors-cadre, naissent d’un désir de rupture, de remise en cause des acquis et de la frontières entre l’artisanat et l’art, entre la main et l’esprit. Les personnalités artistiques attachées à ces mouvements transcendent joyeusement les catégories et démultiplient les supports d’expression.

Le goût du Manifeste, de la prise de parole, du programme, des mots et de leur mise en forme est une une volonté à la fois d’affirmer et de rendre publique, ouverte, une « auto-commande » de mise en mouvement. Il s’expose  au risque de la critique non seulement des œuvres –cela reste traditionnel – mais encore des explicitations des volontés mises en mot comme la revendication d’un droit qui s’arroge ainsi les armes du Politique.

Hommage

Dans le  choix du nom de la manifestation d’aujourd’hui s’entend un hommage à Casabella, mythique revue italienne, consonnance et signification littérale tout à la fois.

Cette maison, au-delà d’être belle est une œuvre qui accapare, envahit tous les supports, toute les surfaces mais aussi tous les langages picturaux, une œuvre qui mêle partout le prosaïsme, l’humour, le théâtre et sa fabrique de motifs colorés. Elle ne peut laisser indifférent, simple spectateur, qui la découvre.

UN LIEU 

Roma

Jeux d’expériences

Expérience. J’aime ce mot, et le retrouve dans la préface de  « L’aventure futuriste, 1909-1916 » ouvrage de référence de Fanette Roche-Pézard paru en 1983 dans la collection Classiques de l’École française de Rome.

C’est, grâce à Giacomo Balla, l’expérience renouvelé de l’espace quotidien, du logis. C’est aussi l’expérience d’une expérience, de création dans la durée, disant son épaisseur sous la simplicité, sa puissance inventive telle une forme musicale en thème et variations, profondeur d’un champ qui construit et déplace au fur et à mesure son horizon. L’expérience est aussi une manière d’échappement ;  échapper aux contraintes géométriques, spatiales, aux conventions sociales et aux contraintes du temps.

Le domicile, pli de la ville

J’aime aussi des Futuristes qu’ils aiment passionnément la ville. La ville est objet de réflexion, de projection, de représentation et aussi lieu de résidence, de résistance et d’échanges.

Rome est faite de trop de pierres précieuses, et certaines, sont littéralement ensevelies sous le poids des autres. Rome n’est pas la ville à laquelle on attache spontanément l’idée d’avant-garde, ni de modernité. Le Futurisme lui-même naît plutôt entre Milan et Turin. Et pourtant, certains chemins mènent à Rome, lieu de convergences hybrides. Et pourtant, que de trésors du XXème siècle, moins connus, moins visités en cette capitale !

Bouleversement majuscule dans un espace fini qui devient jeu infini des possibles. Retenir d’un lien fixe, d’une adresse, puisque telle est devenue – ou en train de devenir la casa Balla -, qu’il nous parle avant tout de mouvement, dont le message central est de ne jamais cesser de chercher. La rime est très riche, infinie de volutes, rythmes, échos sonores et répétitions, entre ville et style.

Giacomo Balla, est un personnage exemplaire et génial de cette dispersion, dissémination créative de Rome qu’il nous conduit à soupçonner à chaque pas, pour espérer en dévoiler quelque pan. Discrète, oubliée mais bel et bien nourricière des temps à venir.

Il y a donc bien le lieu et les hommes comme pierres d’inspirations et la casa Balla est une heureuse rencontre. Rome est Balla, Balla est Rome.

L’atelier-maison est un lieu ouvert chaque semaine. C’est dans son premier logement romain, situé à l’angle de la via Piasiello et la via Porpora, que Balla inaugure ce rituel . Il devra le quitter, « traversé » par l’histoire en construction de la ville, celle du futur quartier des Parioli. Après quelques stations à travers Rome, Il emménagera en 1929 avec sa famille via Oslavia et y demeurera jusqu’à sa mort en 1958.

J’aime la curiosité radicale de Balla, son besoin de bouger, de ne jamais considérer une position, une proposition comme acquises. S’il est moins connu que d’autres Futuristes, c’est qu’il est d’emblée moins reconnaissable, qu’il a été un explorateur de formes et de matériaux beaucoup plus large que d’autres. Mais sa diversité nous dit beaucoup de ce qu’est le Futurisme : un mouvement en mouvement, qui ne va pas cesser, d’affirmer, et de revenir, réécrire, diffracter ses propres affirmations. J’en retiens que sa puissance est aussi grande à s’opposer, à tracer des nouvelles voies, à être un tourbillon iconoclaste qu’à être irisée, multiple, hybride, ténèbres et lumière.

La visite de la maison a été trop fugace, balisée par une guide volubile. Mais après tout, c’est peut-être aussi un trait du lieu d’imprégner l’expression en volutes bavardes, gestes émus de réécriture singulière d’une quête cent fois menées de dépassement des formes par leur excès. Comment ne pas penser, ici-même, à Rome, au Baroque ?

Réversibilité géométrique

La table, objet par excellence du foyer se transforme perpétuellement : tour à tour socle, chevalet, basse, haute pour manger, écritoire dérobé etc.

UNE OEUVRE

Casa Balla

Découvrir

Tout est art ou rien ne l’est comme pureté éthérée surplombante, à la Casa Balla.

Œuvre magistralement modeste, elle rebat les cartes du savant et du vernaculaire, de l’abstrait et du concret.

Comme une recherche des formes en mouvement (de pensée), la maison, par Giacomo Balla,  est action et réaction à des contingences (l’escalier dans la cuisine entre les deux immeubles est un petit chef d’œuvre), est un infini minuscule d’une créativité qui fait feu d’artifice coloré de tout bois pour se déployer, est cadre et destruction du cadre par sa saturation-même.

Sur la porte de l’appartement, l’indication est moins une carte de visite d’appartenance au groupe Futuriste (« le cercle qui ne ferme pas » comme disait Boccioni) qu’une déclaration de mouvement perpétuel vers celui que l’on n’est pas encore.

Collage parmi les collages, contre-collages, goût du détournement et du contre-nature, Balla transforme la « haine du domicile » en un objet de « passion du voyage » métamorphosant le sens des vers de Charles Baudelaire, extrait des Foules, mis en exergue dans l’ouvrage de Fanette Roche-Pézard.

Casa Balla : l’écriture ouverte

Au caractère achevé, passé, je ne peux m’empêcher de surimposer d’autres sens, l’imaginaire de ce qui est en train continuellement de se faire, page d’écriture, partition inachevée et inspirante de lendemains répétés chaque jour.

Cette mise en tension entre l’exposition d’une recherche, l’explicitation d’un but et l’investigation ouverte des modalités de sa matérialisation me semble passionnante. Y passe le précieux autant que fragile souffle du risque, une force qui nous prend par la main pour un voyage incertain.

Les modalités de sa transmission sont posées car le risque est grand d’académisation, muséification, marchandisation ; de consumation par consommation en quelque sorte. Ce serait passer à côté de la seule chose à transmettre : la vitalité, soit la complexion et l’énergie de fabriquer et de projeter le monde tout en même temps.

De la conservation à la conversation

Comment ne pas risquer le musée ?…Telle est la question qui se pose à la Casa Balla. Par quoi l’habiter, qui ne soit pas pure muséification ?

Elle questionne la direction dans laquelle engager cette mise en exposition alternative qui serait plus conversation, impulsion à penser et à agir que pure conservation. La mesure d’un tel engagement se caractérisera dans la diversité des publics accueillis – donc les stratégies mises en œuvre pour cette diversification qui est tout sauf naturelle, automatiques, et des activités qui peuvent dans le futur naître de cette visite.

L’art est vivant pour les individus qui créent, installant une myriade de points de référence mobiles et labiles pour l’œuvre à construire et des correspondances construites ou rêvées. Comment faire pour que cet art soit collectivement vivant, soit possibilité de toucher, d’inspirer, d’aider à vivre ensemble -sans que soit préjugé, prédéfini les effets et formes advenant de cette action de mise en contact direct, expérience initiatique, d’une société dont le projet essentiel devient alors la mise à disposition, la diffusion, le contact avec les œuvres pour chacun.

Action de don, ouverte, expérimentale, loin de toute recherche d’efficacité immédiate et quantifiée, évidemment contraire à toute adhérence aux formes de promotion des entreprises qui bouchent aujourd’hui trop souvent l’horizon des initiatives où le produit d’auto-promotion est une fin en soi , tandis que nous tendons à réaliser que ce qui est digne d’admiration tire son effet de sa résistance à la mise en boite mortifère de la finitude.

Les visites devaient s’arrêter en décembre 2021, elles se poursuivent  heureusement au moins jusqu’à la fin de l’année 2022.  Si vous vivez ou si vous passez à Rome, ne manquez pas d’aller  voir la Casa Balla !

 

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